De la performance à la résilience

Nous vivons une époque où la qualité principale d’une organisation devient sa résilience. Pourquoi ? Eléments de contexte, prise de recul : cette crise n’est pas la dernière. En quoi va-t-elle changer les indicateurs de performance classiques ? Une voie se dessine : de la performance à la résilience.

Fondu

Fondu enchainé

Au début, on croyait que c’était une crise. Qu’il y aurait un avant et un après. Puis ça s’est installé dans la durée, avec au moment où j’écris, un énorme flou sur la « sortie ». Un ami me disait « il faudra apprendre à vivre avec ». Il avait en tête de porter un masque dans les lieux publics, de garder ses distances. Si l’après ressemblait à ça, franchement, les changements seraient minimes. Je pense qu’il n’y aura pas de « sortie de crise », mais plutôt comme un fondu enchaîné au cinéma, où deux images se superposent : un temps pendant lequel l’une apparaît et l’autre disparaît, les deux phénomènes n’étant perceptibles qu’une fois le mouvement achevé. Nous sommes, il me semble, au tout début de ce fondu.

Ce fut d’abord une sidération : on n’y croyait pas. Puis ça continue avec un sentiment diffus, toujours plus bizarre « d’y être sans y être ». Je m’explique. N’avez-vous pas déjà entendu quelqu’un vous dire (ou vous-même) : « On pourra dire qu’on y était » ? Mais qu’on était où ? A un moment historique ? Une bascule de l’histoire ? A quelques rares exceptions près – je pense au symbole de la chute du mur de Berlin, et à Rostropovitch en train de jouer du violoncelle dans une brèche -, vivre un moment historique est une pure vue de l’esprit : l’Histoire s’écrit après les évènements, qu’elle choisit de mettre en valeur ou d’ignorer. Pendant les évènements, globalement, on doit continuer à s’occuper des gosses, faire à manger, travailler, appeler mamie, faire les courses. Le quotidien, quoi. Et pendant ce temps-là, le monde change, à côté de nous, en dessous ou au dessus de nous, en parallèle de nous, mais pas sans nous. Nous ne le ressentons probablement pas tout de suite, mais indéniablement nous sommes changés par le monde, « à l’insu de notre plein gré » comme disait les Guignols. Les changements étant rarement brutaux, leurs effets sont souvent difficiles à conscientiser. Ce que je veux dire, c’est que sur le moment, il n’y a pas une musique grandiloquente qui nous indique, comme au cinéma, que ça y est, c’est le moment où il va se passer quelque chose.

La première fois qu’on vit vraiment le monde en train de changer

Cette fois-ci, les changements sont brutaux. C’est la première fois qu’on vit vraiment le changement de paradigme. Dans notre chair, dans notre quotidien. Ce gros mot n’est plus seulement le concept qui dit que nous sommes en train de changer de monde, c’est une réalité. Ce que nous vivons aujourd’hui est un bouleversement – le mot est faible – total : c’est la première fois que nous vivons grandeur nature ce que sera le monde d’après (après désignant le mois prochain, pas le siècle prochain).

Pour vous donner une idée de l’ampleur de ce qui reste à venir, Jean-Marc Jancovici explique (cliquez ici pour l’article) que la chute d’activité – et donc des émissions de gaz à effet de serre – provoquée par le confinement correspond au niveau d’émissions qu’il faudrait maintenir toute l’année, pour les 30 années qui viennent, afin de simplement maintenir la hausse de la température moyenne de la planète à +2°C. Voilà l’orde de grandeur des changements qui ont commencé à se concrétiser avec cette crise du confinement.

Prenez maintenant une minute et tentez d’imaginer votre vie pendant le confinement étendu à toute l’année. Voilà, c’est la nouvelle normalité pour les trente prochaines années. C’est quasiment inconcevable, on se révolte à cette idée, non ?

Un autre exemple ? La pénurie de masques dès le début de la crise sanitaire fut incompréhensible. Elle déclencha la colère et surtout, elle obligea nos soignants à s’exposer pour exercer leur métier, et elle interdit à la population tout autre solution que le confinement généralisé. Idem pour la pénurie des tests de dépistage. La première réaction – saine et rationnelle – est de relocaliser la fabrication de ces produits, de raccourcir nos chaînes d’approvisionnement, bref de diminuer notre dépendance. Bien. Transposons cela au pétrole. Totalement importé, et dont nos transports dépendent à 95%, le pétrole déclenchera des pénuries d’une tout autre gravité. Devons-nous attendre sans nous préparer que la même sidération nous fauche l’espoir du « comme avant », et nous laisse dans une situation bien plus catastrophique qu’avec le manque de masques lorsqu’il viendra à manquer (lire ici « Après la crise, sortir de notre addiction au pétrole »)? Nous devons changer de focus, d’indicateurs, d’objectifs pour nos modes de vie et nos entreprises.

Ancien monde – Nouveau monde

Le nouveau monde

Deux grandes tensions sont à l’oeuvre : celle de l’ancien monde qui veut à tout prix prolonger son mode de vie, préserver ses acquis et ses positions. Une tension de freinage. Tout le monde n’est pas convaincu – loin de là – que nous serons contraints, individuellement et collectivement à changer pour simplement continuer à vivre. Trois exemples récents : le Medef et l’AFEP demandent le report de toute transition écologique (lire ici), l’Europe qui brade le Green Deal sur l’autel de la relance économique et financière (lire ici), et l’amendement imposant des critères écologiques aux prêts de sauvegarde des entreprises refusé (lire ici).

L’autre tension est celle du nouveau monde, dont l’émergence serait nécessaire pour évacuer ces tensions. Une tension de Naissance, ou de Renaissance, comme la période qui s’est déroulée il y a environ 550 ans, et qui marquait elle aussi la fin d’un cycle et le début d’un autre. L’idée n’est pas d’être catastrophiste, ou faire dans la collapsologie, mais d’être lucide. La lucidité aujourd’hui, c’est ce qui nous permettra de faire les bons choix, en pleine conscience pour demain. C’est une formidable opportunité, cette renaissance qui s’offre à nous. Il  n’y aura pas que des moments faciles, c’est une certitude, mais quelque chose de nouveau émergera, qu’on le veuille ou non, qu’on le subisse ou qu’on le prenne en main.

Alors, qu’est-ce qui va changer ?

Savoir rebondir

Vous pouvez aujourd’hui sentir et ressentir le changement et les ordres de grandeur de ce qu’il implique, c’est une chance extraordinaire. Dans un tel monde, quels seront les critères de succès ? Qu’est-ce qui aura de la valeur ? La performance économique et financière, ou la capacité à résister et à rebondir pour se développer à nouveau ? Nous avons la conviction d’être entrés avec la pandémie du Covid-19 dans une période de troubles profonds, globaux et sans limite claire dans le temps. La concordance de multiples facteurs d’incertitude de grande ampleur (climatique, énergétique, sanitaire, écologique, sociétale, géopolitique, économique) font que nous ne pouvons pas savoir ce qui déclenchera la prochaine crise, mais qu’il y a une certitude, c’est qu’elle surviendra.

Nous sommes entrés de plein fouet dans une zone de turbulences d’ampleur et de durée inconnues. Comme pendant un tremblement de terre, on n’aurait qu’une hâte, c’est que ça se finisse, alors qu’en fait ce n’était que la première réplique.

Dans ce contexte tout à fait nouveau pour nous, et rare dans l’Histoire de l’Humanité, nous partageons la conviction que la résilience va devenir le facteur principal d’appréciation des organisations. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura plus besoin de performance, mais que celle-ci sera secondaire face à la résilience. Voilà ce qui tend à se mettre en place, et auquel il serait sage de se préparer.

Dans notre prochain article à paraitre

En cette période de crise, le mot résilience émerge dans les infos et les réseaux sociaux. et si elle doit devenir le nouvel horizon des organisations, au fond c’est quoi la résilience ? Tour d’horizon et portrait robot.

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